Chapitre 19 – L’antonyme de l’isolement

25 janvier — 18 h 32

L’une de mes craintes par rapport à la sobriété, c’était l’isolement. J’ai d’ailleurs vécu beaucoup de moments où j’aurais voulu être ailleurs, et ce « ailleurs » incluait souvent une position fœtale.

Hier soir, j’avais une seconde soirée avec des amis, mais pas les mêmes amis que la veille. Le genre d’ami qu’on aime, mais qu’on ne sait pas jusqu’où on peut aller. Pour calmer mon anxiété à la pensée d’une soirée sans lubrifiant social, je suis arrivée avec un sac réutilisable remplie d’une sélection de bière sans alcool et un faux vin rouge qui goutait l’eau. 

C’est après m’être servi une coupe de vin rouge qui ne goute pas le vin rouge que je me suis installée sur le divan, prête à me fondre dans la masse. En étant attentive aux gens dans la même pièce que moi, j’ai remarqué que j’étais l’une des seules qui avaient l’air de boire de l’alcool. Je me suis demandé si c’était arrivé souvent, avant, que je sois l’une des seules à boire de l’alcool. Si ça m’était arrivé d’être trop absorbé part ma propre consommation, que je n’avais pas pris le temps de bien regarder les gens autour de moi. 

C’est les mots « tu fais une pause d’alcool ? » qui m’ont sortie de ma réflexion. Ces mots, qui étaient d’ailleurs libres de jugement, étaient adressés à mon copain qui sirotait une canette nous permettant de lire « BIÈRE SANS ALCOOL ». 

Grâce à mes pratiques devant mon clavier et ma transparence gagnante de la veille, j’ai parlé d’alcool. J’ai eu envie de dire que, moi aussi, je ne bois pu d’alcool. J’ai eu envie de m’ouvrir là-dessus, et je l’ai fait. Cela a enclenché un paquet de confidence réciproque sur l’excès, la dépendance, la santé et plein de sujets qu’on n’avait jamais abordés ensemble. J’ai nommé des choses différemment, peut-être parce que c’était à voix haute. En trente minutes, j’ai appris sur moi-même et j’ai appris sur eux. J’ai passé une belle soirée, je n’ai pas eu envie de boire. 

J’ai surfé sur cette vague toute la soirée et toute la journée d’aujourd’hui. Je n’ai pas vécu d’ennui, je ne me suis pas sentie grise. Je me suis entourée de mon foyer. On a dansé, on a fait du ménage, on a chanté, on a cuisiné. J’ai ri, j’ai eu du plaisir. J’ai créé un beau moment et j’en ai profité. 

Dans les dernières années, je pense que je me suis perdue. J’ai dû en perdre des occasions de créer de vrais liens. 

Depuis les dernières semaines, je pense que je me retrouve de plus en plus. Je saisis les occasions de créer de vrais liens. 

Et si c’était l’alcool qui isolait ?

Chapitre 18 – Une belle émotion

25 janvier 2025 – 17 h 45

Ce qui est positif avec le fait d’écrire, c’est qu’on devient un peu plus à l’aise à mettre des mots sur des émotions pour les propulser ensuite par l’entremise des cordes vocales. J’ai donc opté pour la transparence en appuyant sur la fonction message vocale pour dire à mes amis que j’étais en route vers le restaurant et que je n’allais pas très bien. J’avais peur. 

Pour vous mettre en contexte, ma matinée avait été exigeante. J’avais animé une cuisine collective avec un groupe que je ne connaissais pas. J’ai naïvement insinué qu’une recette était facile, chose à ne pas dire avant d’être sur que son Chef la considère comme telle. J’ai donc eu le droit à un « non, ce n’est pas facile, ma belle ». J’aimerais ici préciser que l’emploi du compliment « ma belle » ne pouvait qu’être sarcastique, puisque je venais de me renverser environ 1KG d’œuf entier liquide en tentant de transvider une poche de 20KG dans un chaudron qui ne pouvait clairement pas contenir une telle quantité. Mes biceps non plus, d’ailleurs. J’ai ensuite eu droit à des reproches puisque je n’avais pas les ingrédients nécessaires pour le plan B qui a été décidé simultanément lors de l’emploi du fameux « ma belle ». Bien que l’après-midi fut moins éprouvant, je l’ai vécu couvert du malaise de l’avant-midi et d’œufs croutés. 

J’avais donc envie d’une coupe de vin. Très envie. D’autant plus que j’étais en route vers un restaurant qui vous demande si vous voulez une coupe de vin pour commencer avant même de vous dire bonjour. J’avais peur. Pas peur de céder, j’allais être entourée de personne qui était au courant de ma démarche. J’avais peur d’avoir mal par en dedans et d’être incapable de passer une bonne soirée. Peur d’être pu comme avant, et qu’ils m’aiment un peu moins. 

Je n’étais plus comme avant. De si peu, mais de tellement à la fois. 

Cette peur se confirmait aussi à l’aide de mon algorithme qui me montrait de plus en plus de témoignages. Évidemment, ils finissaient souvent avec la petite mention « j’ai perdu de faux amis, mais j’en ai gagné des vrais ». J’avais beau me rationaliser en me disant que cette expérience ne pouvait qu’être un filtre positif, j’espérais tellement que mes amis soient mes vrais amis.

Approximativement 1 h 30 plus tard, ma voix tremblait et mes larmes menaçaient de couler. J’étais en train de leur dire que depuis le début de ma sobriété, je vivais une gamme d’émotions prévisibles, mais surprenantes en même temps. Avoir dissocié une partie du souper en pensant à ma coupe de vin qui aurait si bien accompagné les anecdotes de mes amis et mon bol de pâte qui manquait d’assaisonnement, ça m’en faisait vivre, des émotions.

Mais de les voir tous autour de moi, un mocktail de solidarité à la main, ça m’en faisait vivre des encore plus fortes. De m’ancrer un peu plus dans le moment présent, de relâcher les épaules et d’avoir un aperçu de la vie qui pouvait m’attendre si je continuais le chemin que j’avais entamé, ça me donnait des frissons. 

J’ai quitté le restaurant le cœur 100 plus léger qu’en y entrant. 

C’est vrai que la sobriété fait vivre un paquet d’émotions, et j’étais dû pour une belle émotion. En plus, celle-ci n’était pas sarcastique. Contrairement à ma robe en laine, elle n’était pas couverte d’œuf entier liquide. Heureusement, je l’avais oublié pendant le souper, juste un peu avant de lâcher prise, juste un peu avant d’oublier le vin. 

Chapitre 13 – Rocky Balboa


10 janvier 2025 – 16 h 41

Le souper fondu de la veille fut un mélange entre l’agréable et le désagréable. C’était le premier souper depuis le 25 décembre où je n’étais pas accompagnée de mon « plus un » aromatique et charnu, mais qu’il faisait l’honneur de sa présence à tout le reste de la tablée. C’est donc avec grâce que j’ai pu dévisser ma bouteille de vin sans alcool pour me fondre parmi les convives. À ma grande surprise, la première gorgée fut différente de celles des jours précédents. Elle me laissa entrevoir un gout plus fruité que lors de ma dernière tentative, comme si mes papilles gustatives commençaient à se résigner pour apprendre à les connaitre. Un autre miracle s’est produit lorsque j’ai précédé une gorgée de mon 0,0%-ish d’une bouchée de fromage triple crème, augmentant légèrement le plaisir dans ma région buccale. Une petite découverte d’un simili accord mets et vin que je comptais bien reproduire. 

Avant d’aller plus loin, une mise en contexte s’impose. Quelque part entre 2016 et 2018, j’ai eu une chirurgie maxillofaciale. Pour les chanceux qui ne savent c’est quoi, en gros, je me suis fait cassée la mâchoire par quelqu’un avec un diplôme. C’est en étouffant les cris de mon intuition que j’ai passé sous le bistouri avec la crainte de me situer dans le faible pourcentage de gens qui perdent de la sensibilité au niveau de la région buccale. J’avais d’ailleurs passé la veille à me tapoter la lèvre « d’un coup que… ». Un coup qui est arrivé et qui me prive encore aujourd’hui des sensations d’une partie de ma lèvre, de mes gencives et de mon palet. D’ailleurs, je tiens à préciser que je me demande vraiment où ils prennent leur statistique, puisque je n’ai jamais eu l’occasion d’en faire partie. Ni moi ni tous ceux que j’ai croisés qui ont eux aussi un peu peur de se baver dessus en mangeant. Toutefois, je prends désormais un plaisir malsain à me tripoter l’insensibilité pour gérer mon stress. Chose que j’ai faite autant lors du souper d’hier qu’à son anticipation.

J’ai donc navigué les pauses de cuisson de morceau de fondue en écoutant les hôtes raconter des anecdotes sur leur vie et en me faisant ma propre dégustation de vins et fromages, évitant le regard d’un vin que j’avais aimé trop longtemps. Ma vigilance faisant parfois des pauses syndicales me confrontait à mon vieil ami et son regard mélancolique (c’était peut-être le mien), me poussant à mordiller ma lèvre inférieure insensible une fois de plus. 

Lors du troisième ou quatrième service, je me suis rassise à la table, fière de porter le titre de bon invité qui a desservi la table sans qu’on le lui demande. En écoutant sans écouter, j’ai observé mes partenaires de souper commencer à ramollir sur les coussins de chaises. C’est là que mes papilles ont semblé comprendre, et qu’elles ont redoublé d’efforts pour apprécier le désalcooliser. C’était plaisant, avoir toute ma tête maintenant plus de migraine. Mes regards vers mon vieil ami n’étaient désormais plus mélancoliques ni tragiques. Ils étaient perplexes, comme si j’avais appris que mon grand ami était un faux ami qui n’avait jamais été mon ami. 

Au moment du cinquième service, je le regardais en me demandant pourquoi il continuait de frapper quelqu’un de plus faible que lui. 

Au sixième service, j’ai souhaité à tout le monde une bonne soirée pour aller commencer ma routine dodo. Tout en relevant la tête en même temps que ma brosse à dents, j’ai croisé le regard de Rocky Balboa dans le miroir, AKA moi avec une bulle de sang sur ma lèvre indépendante qui ne communique plus avec moi. Une bulle de sang semi-imposante, que personne n’avait soulignée, qui avait peut-être échappé au regard de l’ivresse. Plutôt que de m’insurger, j’ai ri. 

C’est vrai que j’étais un peu comme Rocky Balboa. Et je venais de gagner un pas pire combat. 

Chapitre 12 – Un vin de cuisson à 18,50 $


9 janvier 2025 – 17 h 49

Vers 16 h, j’ai reçu un message texte me demandant si je voulais bien me joindre à un souper de fondue. Le repas qui se mange cuisson de morceau par cuisson de morceau, laissant place à des minutes de dégustation de vin entre chacun. En guise de réponse, j’ai fait un petit coup de volant, direction la triste étagère de vin sans alcool de la SAQ. 

Sans grande surprise, j’ai pu vivre un dilemme face à l’immense collection de trois bouteilles de vin rouge qui allaient, de toute façon, probablement gouter autant la déception les unes que les autres. J’ai donc profité de la vague de changement qu’apporte la sobriété pour m’emparer d’un vin blanc sans alcool. Après tout, on change ou on ne change pas ! 

Le trajet en voiture jusqu’à mon rendez-vous chez le docteur de cou soulageur de migraine fut pénible. Un étrange mélange entre la recherche de stratégie pour boire et ne pas boire. Difficile de me l’admettre, mais je conduisais la gorge serrée et les papilles gustatives confuses qui réclamaient une coupe de la bouteille de vin qui m’attendaient sur la table de cuisine de mes hôtes. 

Comble de la détresse, je me suis présentée à un rendez-vous qui n’était finalement pas le mien, comprenant que le bouton de confirmation m’avait probablement échappé. Heureusement que mon copain avait cédulé un rendez-vous suivant mon rendez-vous qui était en fait le rendez-vous d’une autre. Ainsi, j’ai pu lui annoncer que ma migraine de trois jours me faisait gagner le concours de celui qui en avait le plus besoin. Il était hors de question que je repasse une soirée sans alcool sans pouvoir me dire qu’au moins, je n’allais pas avoir mal à la tête le lendemain. 

Cette séance de douleur qui faisait du bien après coup m’a permis de prendre des forces pour le souper en longueur qui s’en venait. Le souper qui seulement en y pensant, me donnait envie de boire une coupe de vin pour survivre au fait que j’allais devoir annoncer que je n’allais pas prendre de vin. Pas ce soir, ni demain. Une annonce que je devais faire avec fermeté pour éviter les « t’es sur ? » entre chaque service, mais avec non-chalence pour éviter une enquête sur de potentiels problèmes drastiques qui auraient pu me conduire à une décision si drastique. Le tout accompagné d’un sourire qui doit refléter une sincérité et une paix d’esprit que je n’ai pas connu depuis je-ne-sais-quand. 

Le second coup de volant m’a conduit au dépanneur près de chez moi, voulant m’offrir une gâterie plus savoureuse que le vin un peu trop cher qui était probablement en train d’aérer. Après deux trois tours de rangée non fructueux, je suis retournée à ma voiture prête à décorer mon volant de tâche de doigt orange aux crottes de fromages qui goutent beaucoup moins bon que dans mes souvenirs. 

Tout ça avant de faire mon annonce et voir la bouteille de vin qui m’était offerte, la même qui était samedi dernier devenue un vin de cuisson. Quelle ironie qui fait mal. 

Chapitre 9 – Les lignes de la main


6 janvier 2025 – 21 h 16

Quelque chose que je n’ai pas raconté de la fameuse roulade de boulette, c’est mon ami granole qui m’a pris dans un coin pour me lire les lignes de la main. Pour vous mettre en contexte, il le fait au feeling. Je ne sais pas s’il a senti ma détresse au travers de l’odeur des boulettes, mais il m’a invité dans un petit racoin du racoin pour qu’on en apprenne ensemble un peu plus sur moi. 

Dans tout ce qu’il m’a dit, deux choses m’ont particulièrement marqué, mise en part le sentiment d’être un petit spécial, d’être l’élu du jour. Il m’a dit que j’étais quelqu’un de plus créatif que j’osais me l’admettre, chose qui m’a clairement influencé dans ma nouvelle carrière de pianiste. Ensuite, il m’a dit que j’étais quelqu’un de particulièrement chanceux, mais que je ne m’en rendais pas toujours compte. Il a ajouté qu’en plus, je faisais des choix qui me rendaient encore plus chanceuse. Je vous laisse deviner que de se faire dire qu’on est l’élu qui fait des choix chanceux alors qu’on est au bord de la crise d’anxiété à trois jours de sobriété, ça tisse des liens plus vite qu’un tapis. 

À partir de ce moment, je me suis dit que je devais être attentive à cette chance-là. 

C’est donc cette parcelle de vie qui m’est venue en tête quand mon copain m’a apporté un Smooties qui peut difficilement plus gouter le moi. Un Smooties dans une coupe de vin qui prenait la poussière depuis maintenant douze jours. Un Smooties qui goute l’amour et qui crie « je suis fière de toi ». 

C’est vrai, que je suis chanceuse. 

Ce qui faut comprendre de mon amoureux, c’est qu’il n’a jamais fait un commentaire sur ma consommation d’alcool. Et il aurait pu. Que ce soit la fois où il a arrêté la voiture dans un stationnement à 3 h du matin pour que je puisse vomir à moitié sur la portière, à moitié je-ne-sais-où. Que ce soit en étant figurant d’un conflit que j’avais décidé qu’on avait après la coupe de vin #3. 

Il faisait des commentaires, mais des commentaires pour moi. Un p’tit « fait attention à toi », ou « c’est correct, tu en avais besoin ». Voir même un « je vais travailler sur ça ». Le tout, souvent accompagné d’un p’tit « iii que j’taime » assez gros pour compenser le fait que ça faisait un moment que je ne m’étais pas dit ça, à moi. 

C’est hier soir, dans la douche, après mon rendez-vous avec des violons, que je lui ai dit « Jour 11 ». C’est entre deux sourires qu’il a senti que j’étais prête à entendre sa joie maladroite. Il était heureux pour moi. Non pas pour lui. Il me gérait. Il était heureux parce que des fois, « ça l’air dur être dans ta tête », et que l’alcool ne m’aidait pas à gérer mes émotions. 

C’est vrai, que je suis chanceuse. 

Je suis encore plus chanceuse d’avoir pris une décision qui rend plus facile le temps d’arrêt qu’il faut pour se dire : « c’est vrai, que je suis chanceuse ». 

Chapitre 8 – Soirée facile, pas facile


5 janvier 2025 – 19 h 23

C’est au courant d’une soirée que j’avais considérée comme s’annonçant facile que je me retrouve enfermé dans ma chambre à écouter plusieurs violons se dire je t’aime. Je n’avais pas prévu ressentir ce besoin d’isolement, étant entouré de personne qui constitue mon noyau de fruit parfaitement mûr. J’avais récemment pondu une réflexion qui me permettait de voir les effets de ma nouvelle sobriété sur les situations sociales moins confortables, mais je ne m’étais pas arrêté pour penser aux soirées de tous les soirs. Je ne sais pas si c’est les heures passées à magasiner entouré d’inconnu, les chiens qui jappent à une puissance trop élevée pour la grosseur de leur poumon, mais je suis une fois plus confronté à ce sentiment que tout est un peu trop. 

Comme vous avez pu le constater, depuis le Jour J, je cherche quelque chose pour remplacer mon élixir de prédilection, le vin rouge. En passant par un thé aux fruits de la passion jusqu’à une nouvelle passion, je joue aux détectives pour combler un vide que j’ai creusé pendant quelques années. 

C’est donc dans ma chambre qu’une réflexion émerge des violons pour me susurrer à l’oreille : et si l’alcool ne remplaçait absolument rien ? Mis à part le silence et parfois le bruit des violons ?

Un petit instant pour apprécié le calme du absolument rien. Absolument rien, mis à part tout simplement moi. 

Chapitre 6 – Cauchemar en cuisine


5 janvier 2025 – 10 h 56

En 10 ans de vie commune, mon copain et moi étions les experts pour recevoir et nous partager les rôles sans rien nous communiquer. Pendant que mon cuisinier en faux congé se donnait corps et âme au fourneau pour éviter les discussions trop longues qui surf sur la vague du small talk et de l’intérêt, il équilibrait les apparitions auprès des convives et les coups de couteau sur la planche en bois. Sa présence était moins fréquente, mais il demeure toujours le centre des soirées, mesurant ses apparitions, calculant sans calculer ses anecdotes et étouffant la musique par son rire sincère et communicatif. 

De mon côté, j’occupais les convives en animant la soirée de mon son préféré : le bruit du bouchon qui quitte la bouteille de vin. Évitant de parler de moi pour créer des liens peu authentiques avec la visite, je m’assurais qu’ils se sentent bien, écouter, considérer, bref, qu’ils m’aiment. C’était donc en mettant la nappe sur la table que je croisais le visage d’un invité pour lui demander d’un sourire sincère comment allait sa vie, pour de vrai. Faisant des aller-retour à la cuisine pour un traditionnel caucus avec mon amoureux sous la hotte, je revenais toujours souriante, prête à rendre important qui en avait besoin. 

J’en aurais eu besoin. Par contre, le vin rouge prenait une place tellement importante que c’était le seul besoin qui comptait réellement. Le soir du 4 janvier, je n’avais plus de faux besoin qui noyait mes vrais besoins. C’est donc sans aucune hésitation que mon copain m’a fait une place dans sa cuisine, relayant le rôle de l’hôtesse présente à absolument personne. C’est donc avec une assurance de fer que j’ai brisé une tasse à thé jaune (ma couleur préférée) en tentant de servir le thé-passion-jour-3-sans-alcool, que j’ai échappé les flocons de piments rouges broyés dans l’huile frétillante, que j’ai raté la cuisson des pâtes en les oubliant parce que mon amoureux à ouvert mon vin préféré pour le destiné à sa seconde vie de vin de cuisson, et j’en passe. C’est donc le coeur accablé de honte que j’ai pris une pause dans ma chambre, incapable d’enfiler mes pantoufles d’hôtesse divertissante et soucieuse de ses invitées. Je vous laisse imaginer le nombre de caucus sous la hotte que mon copain a dû animer cette soirée. 

C’est donc à 21 h et après quelques « j’ai faim » que nous avons conviés nos 6 invités autour de la table avec rallonge et les chaises tout droit sorties du garage. Heureusement, tout le monde a apprécié le souper et remercié mon copain pour son talent indéniable au fourneau. Je ne peux pas leur en vouloir de ne pas avoir souligné ma contribution, puisqu’ils étaient eux aussi peu habitués à mon nouveau rôle, d’autant plus que j’ai davantage ralenti mon conjoint qui devait réparer les pots cassés que je laissais trainer derrière moi comme le petit Poucet. 

C’est à 22 h que mon copain a ouvert son cadeau de Noël comme un petit garçon le matin du 25 décembre. C’est là que j’ai dit une blague sur la nature potentielle du cadeau, que j’ai vu un échange de regard qui m’a donné envie que ma maison ne soit plus la mienne. C’est là que j’ai eu hâte qu’il n’y ait plus personne, et que je me suis dit que j’étais chanceuse quand j’avais roulé les boulettes, puisque j’avais pu me sauver pour aller pleurer en toute intimité. 

C’est vers 22 h 43 que j’ai pu aller me réfugier dans ma chambre avec un copain désemparé qui aurait aimé avoir les mots pour chasser mon chagrin. Sans le savoir, il a toutefois dit les mots que j’avais le plus besoin d’entendre après que je lui ai dit me sentir insignifiante sans lubrifiant social : « je t’aime comme ça, moi ».

 C’est vers 22 h 46 que j’ai pris conscience du malaise que j’avais envers moi-même, de la honte que j’avais de ressentir les émotions que je ressentais. 

C’est vers 23 h 03 que j’ai essayé de me convaincre que ce n’était pas égoïste d’avoir de la peine que personne n’ait essayée de s’intéresser à moi. Que c’est normal d’avoir une tempête d’émotion dans son coeur quand tu es habitué de survivre à l’être humain qui n’est pas toi ou ta personne avec l’alcool. Que sans ce lubrifiant, je n’ai pas grand-chose à dire, des fois. Que quand je n’ai pas grand-chose à dire, les gens me disent pas grand-chose. 

C’est à 23 h 08 que j’ai réalisé une infime partie du travail qui m’attendait. 

C’est aux alentours de 23 h 10 que j’ai décidé d’écrire.

C’est à 23 h 12 que j’ai commencé à écrire. Non pas une histoire inspirante, mais une histoire ordinaire d’une fille ordinaire qui essaie de faire quelque chose d’ordinaire pour bien du monde, mais de très inspirant pour elle. 

Chapitre 5 – Dry January


5 janvier 2025 – 10 h 33

C’est dans l’attente de mon piano que je me suis consolée en me disant qu’au moins, j’avais une fin de semaine bien chargée qui allait passer bien plus vite. J’avais l’intention de ne pas repasser une soirée à me trainer les pieds en me demandant qui j’étais. Soirée jeux de société entre ami, visite du beau-père et restaurant All you can eat sushi parce que les calories et l’argent que je sauve en alcool, je dois bien l’occuper ailleurs. 

J’ai donc commencé ma fin de semaine optimiste, prête à esquiver toutes les épreuves d’une sobriété juvénile par le divertissement et l’épuisement. Une chose que je n’avais pas prévue, c’est les imprévus : les amis qui ont des migraines, ceux qui sont partis en voyage, ceux qui veulent boire pour oublier, la visite qui s’invite et le vin sans alcool qui est toujours aussi mauvais, même si j’ai fait des recherches. 

Malgré toutes mes tentatives d’être fluide dans mes mouvements de contorsions, la réalité m’a quand même coincé pour m’intimider. Je me suis donc ramassé un samedi matin, dans un restaurant déjeuner à me récompenser avec une poutine déjeuner qui avait à la fois trop de sauce et pas assez, à me faire poser la question suivante : « tu es toujours correcte à ce qu’on vienne souper chez vous ce soir ? ». Il me regardait, assis à côté de son paternel, essayer d’avaler ma bouchée de poutine déjeuner, un peu surprise, maudissant le fait que cette question arrive pendant que mon chum était aux toilettes. S’il avait été là, je lui aurais lancé un seul regard pour que l’immensité de son malaise englobe le mien et le rende un peu plus doux. Je vous laisse deviner que je n’étais pas au courant que j’organisais un souper pour 8 personnes le soir même. À ma grande surprise, mon chum ne l’était pas non plus. J’aimerais vous dire que j’ai eu une réponse à la hauteur de son aisance à s’inviter chez moi, mais ce ne fut pas le cas. Je me suis contentée de ricaner en lui disant que s’il voulait boire de l’alcool, il devait l’apporter, cette fois-ci. La raison était bien simple : mon copain et moi faisions le mois de janvier sans alcool, parce que c’est plus simple que d’expliquer que j’ai choisi d’arrêter de boire et que non, je ne suis pas enceinte. 

J’ai donc souri et passé mon samedi à faire du ménage et en priant pour qu’aujourd’hui ne soit pas finalement la soirée où il allait apporter une bouteille de vin rouge pour le souper. 

Pour les curieux, il ne l’a pas fait. 

Chapitre 3 – Les boulettes 


5 janvier 2025 – 00 h 03

Je pense qu’il n’y a rien de plus hypocrite que quelqu’un qui essaie de se convaincre qu’il n’a pas problème. Après m’être bombardé le crâne de Sober Tok, mon petit hamster à poursuivit sa virée folle au travers de mes neurones déjà tendus.

Le lendemain, j’avais un peu de bénévolat à faire chez des amis. En vue d’un évènement, il fallait préparer de la nourriture pour les bénévoles et les artistes. Fidèle à moi-même, je suis arrivée trois heures en retard. À ma défense, je devais absolument faire une tournée de libraire pour trouver le roman de Stéphanie Braquehais racontant son expérience personnelle de sobriété. Évidemment, je me devais de trouver ce livre qui avait pour essence d’être le moteur de mon développement personnel et spirituel. Ce livre serait le chapitre 1 de mon histoire inspirante. 

C’est donc bredouille que je me suis présentée pour mon bénévolat, un trophée de plus de mes victoires sur Amazone. Sur place, je connaissais tout le monde. Ils s’activaient comme de petites fourmis dans la cuisine et roulaient des boulettes à profusion. Ils se motivaient en alternant une gorgée de cidre et une petite pincée de farine en roulant au rythme de chanson folk québécoise. Une petite bouffée d’amour a envahi mon coeur. Une petite bouffée d’amour que j’ai voulu sortir, comme à l’habitude. Une petite bouffée d’amour qui est resté coincé dans ma gorge, qui a fermenté et qui a pétillé bizarre. Je me suis retrouvée à rouler des boulettes aussi vite que ma langue. Pas parce que je voulais me retenir de dire une niaiserie. Si vous saviez à quel point j’aurais aimé dire une niaiserie. Non, ma langue roulait au rythme de la boule de mon hamster : dis quelque chose. Soit drôle, soit intelligente. Dit. Quelque. Chose. 

Quelque. Chose. 

C’est les yeux pleins d’eau que j’ai roulée des boulettes pour un ragout que je n’ai jamais mangé. Des boulettes que j’ai roulées sans rien écouter, parce que je cherchais une excuse pour m’en aller. Pour retourner chez moi, là où la sobriété, c’est cool. Là où la sobriété est synonyme de voyage au Pérou. Là où je n’ai aucune chance de perdre mes amis parce que je n’enchaine pas des canettes de Budweiser et des petites fioles de fort. Là où ce n’est pas si pire, boire une demi-bouteille de vin par jour. 

C‘est au travers de cette réflexion que j’ai regagné mon corps au fourneau en train d’essayer doré des boulettes végans sur un rond trop petit pour la poêlonne qui chauffe pas assez. Je me suis sentie ridicule. Ridicule de continuer de faire baigner les fausses boulettes dans l’huile qui ne frétille pas, pendant qu’une autre personne faisait la même tâche que moi, mais avec le bon côté du four. J’aurais bien pu abandonner cette quête (qui ne servait absolument à rien) et céder cette tâche à ma voisine de fourneau. Toutefois, cela signifiait n’avoir plus rien à faire. Cela signifiait de me joindre aux bénévoles qui sirotaient leur verre de vin ou leur verre de cidre sur les divans, en discutant des alcools qu’ils allaient déguster au Jour de l’an. Qu’ils allaient tous se partager au Jour de l’an. Entre deux-trois bouchés de ragout. 

J’aurais dit quoi ? Alors je n’ai pas cuit les mêmes boulettes jusqu’à ce que le bon côté du four ait terminé de dorer l’ensemble des boulettes et s’empare des miennes, annonçant mon heure de partir. 

C’est donc après quelques accolades, quelques sourires tristes pas forcés, mais menteurs, que j’ai quitté mes amis pour aller pleurer dans ma voiture, pour aller pleurer sur mon divan, pour aller pleurer dans mon lit.