Chapitre 18 – Une belle émotion

25 janvier 2025 – 17 h 45

Ce qui est positif avec le fait d’écrire, c’est qu’on devient un peu plus à l’aise à mettre des mots sur des émotions pour les propulser ensuite par l’entremise des cordes vocales. J’ai donc opté pour la transparence en appuyant sur la fonction message vocale pour dire à mes amis que j’étais en route vers le restaurant et que je n’allais pas très bien. J’avais peur. 

Pour vous mettre en contexte, ma matinée avait été exigeante. J’avais animé une cuisine collective avec un groupe que je ne connaissais pas. J’ai naïvement insinué qu’une recette était facile, chose à ne pas dire avant d’être sur que son Chef la considère comme telle. J’ai donc eu le droit à un « non, ce n’est pas facile, ma belle ». J’aimerais ici préciser que l’emploi du compliment « ma belle » ne pouvait qu’être sarcastique, puisque je venais de me renverser environ 1KG d’œuf entier liquide en tentant de transvider une poche de 20KG dans un chaudron qui ne pouvait clairement pas contenir une telle quantité. Mes biceps non plus, d’ailleurs. J’ai ensuite eu droit à des reproches puisque je n’avais pas les ingrédients nécessaires pour le plan B qui a été décidé simultanément lors de l’emploi du fameux « ma belle ». Bien que l’après-midi fut moins éprouvant, je l’ai vécu couvert du malaise de l’avant-midi et d’œufs croutés. 

J’avais donc envie d’une coupe de vin. Très envie. D’autant plus que j’étais en route vers un restaurant qui vous demande si vous voulez une coupe de vin pour commencer avant même de vous dire bonjour. J’avais peur. Pas peur de céder, j’allais être entourée de personne qui était au courant de ma démarche. J’avais peur d’avoir mal par en dedans et d’être incapable de passer une bonne soirée. Peur d’être pu comme avant, et qu’ils m’aiment un peu moins. 

Je n’étais plus comme avant. De si peu, mais de tellement à la fois. 

Cette peur se confirmait aussi à l’aide de mon algorithme qui me montrait de plus en plus de témoignages. Évidemment, ils finissaient souvent avec la petite mention « j’ai perdu de faux amis, mais j’en ai gagné des vrais ». J’avais beau me rationaliser en me disant que cette expérience ne pouvait qu’être un filtre positif, j’espérais tellement que mes amis soient mes vrais amis.

Approximativement 1 h 30 plus tard, ma voix tremblait et mes larmes menaçaient de couler. J’étais en train de leur dire que depuis le début de ma sobriété, je vivais une gamme d’émotions prévisibles, mais surprenantes en même temps. Avoir dissocié une partie du souper en pensant à ma coupe de vin qui aurait si bien accompagné les anecdotes de mes amis et mon bol de pâte qui manquait d’assaisonnement, ça m’en faisait vivre, des émotions.

Mais de les voir tous autour de moi, un mocktail de solidarité à la main, ça m’en faisait vivre des encore plus fortes. De m’ancrer un peu plus dans le moment présent, de relâcher les épaules et d’avoir un aperçu de la vie qui pouvait m’attendre si je continuais le chemin que j’avais entamé, ça me donnait des frissons. 

J’ai quitté le restaurant le cœur 100 plus léger qu’en y entrant. 

C’est vrai que la sobriété fait vivre un paquet d’émotions, et j’étais dû pour une belle émotion. En plus, celle-ci n’était pas sarcastique. Contrairement à ma robe en laine, elle n’était pas couverte d’œuf entier liquide. Heureusement, je l’avais oublié pendant le souper, juste un peu avant de lâcher prise, juste un peu avant d’oublier le vin. 


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